Lhritage de la civilisation romaine les symboles lidologie
L’héritage de la civilisation romaine : les symboles, l’idéologie et la communauté Senatus Populus. Que Romanus (Le Sénat et le Peuple romain) Guy Lanoue, Université de Montréal, 2010 -20
L’Empire romain était uni par ses symboles, non par les armes. De centaines de groupes ethniques, de langues, de longues distances n’étaient pas des obstacles à son unité. La conquête (ou la menace de conquête) était suivie de la normalisation de certains aspects de la vie sociale par l’intégration économique et par une idéologie étatique. Les Romains avaient un code sémiotique cohérent qui utilisait l’orientation géo spatiale (haut-bas ; les points cardinaux ; près-loin ; petit-large) et la corporalité (le corps comme symbole ; le genre et la sexualité comme marqueur de la complémentarité) pour consolider Rome en une seule communauté politique. Parce que ce code était composé d’éléments simples, ses manifestations locales pouvaient assumer des formes assez diverses. L’efficacité du code et son utilisation de composants « naturels » (le totémisme par exemple) a permis à la culture romaine de survivre la disparition de Rome. Ce code continue à influencer plusieurs aspects de la quotidienneté occidentale. Reconstruction, Rome, c. 500 av. J-C. (une dizaine d’années après la fondation de la République en 509 av. J-C. )
Quand on parle de l’héritage, il faut se demander, pourquoi le passé est-il considéré comme important ? Pourquoi devrait-il jouer un rôle dans le présent ? Pour comprendre le système mondial contemporain, qui fusionne l’hégémonie centralisée avec la démocratie populaire, il faut remonter à Rome. Au sommet de son pouvoir (c. 150284 AD), Rome dominait 1/5 de la population planétaire, approximativement 65 m personnes (https: //www. unrv. com/empire/roman-population. php; 5 -09 -2018). En 200 AD, Rome avait une armée d’approximativement 33 légions (5, 200 hommes, plus ou moins), disons 180 k hommes, mais les auxiliaires doublaient ce chiffre (comparés aux 2 m de l’armée américaine, bizarrement, les deux ont la même proportion de la population). Il est clair que le pouvoir de Rome ne se basait pas uniquement sur la force militaire. Les quatre dimensions de la gouvernance : Contrôler les vivants : établir des lois qui ciblent l’agir et le comportement ; gérer le comportement dans l’espace public. Contrôler les morts : définir la mémoire collective c’est-à-dire qu’est-ce qu’on oublie, qu’est-ce qu’on transmet ? Contrôler l’espace visible : le monumentalisme ; l’urbanisme, la normalisation de l’alimentation. Contrôler l’espace social et culturel métaphorique : établir une langue nationale, une culture nationale ; définir les lacunes dans l’espace public qui a) donnent l’illusion que les individus sont libres ; b) tacitement encouragent pour négocier avec le public (et pour tacitement encourager le public à transgresser pour que tout le monde vive dans un déséquilibre permanent). Cette image illustre les légions après 200 AD, quand la taille a été réduite (1000 -2000 hommes), mais le nombre de légions a augmenté.
Les sources: 1) L’archéologie – notre première source, qui confirme la naissance de Rome au 8 e siècle av. J-C. 2) Des inscriptions – nous avons des inscriptions de l’époque de la fondation, mais très peu. On a trouvé un seul fragment avec le mot « rex » , roi, daté du 6 e siècle. 3) Les historiens – ils écrivent surtout après la 1 er siècle av. J-C. , 500 à 600 ans après la fondation, sans la bénéfice de documents écrits. Et, ils sont moralisateurs et ne perdent jamais une occasion pour offrir des leçons qui renforcent le mythe de la grandeur de Rome. Leurs histoires ciblent surtout la politique. Par contre, les sources orales sont probablement plus exactes comparé à celles de nos jours, car il y avait des ‘gardiens’ du passé, les pontifes, qui au début dépendant certainement de traditions orales. (Tite-Live, Tacitus, César, Suetonius, Sallust) 4) Les chercheurs de l’époque – ceux-ci sont moins connus comparés aux grands historiens tels que Tite. Live, mais s’adressent à de questions pratiques: l’architecture, médecine, agriculture, économie. (Pliny, Seneca, César, Strabo [un Grec], Varro). Tite-Live (Titus Livius), c. 50 av. -J. C. à c. 15 AD
La civilisation romaine est à la base de plusieurs aspects du monde symbolique de l’Occident : la parenté, les notions idéologiques, les idées du temps, l’architecture, les langues, la survie et le déclin des civilisations. Pourtant, elle est fondée sur la conquête et la domination. Aucune autre civilisation n’est partie d’un si petit noyau – en fait, un village et son terroir pas beaucoup plus grand qu’une ville moyenne d’aujourd’hui – pour arriver à conquérir un cinquième de la population de la planète, avec des conséquences néfastes pour les peuples qui ont résisté : esclavage, subjugation et perte d’autonomie. En grande partie, son succès est dû au fait que Rome garantissait une autonomie locale à ses alliés, tant qu’ils payaient un tribut annuel. Avec ce revenu, elle renforçait ses armées qui pouvaient conquérir d’autres voisins, et le cycle se répétait. Un camp militaire temporaire ; chaque campement était une forteresse miniature, in castrum. Une légion en construisait un chaque soir.
Il existe de raisons historiques pour la complexité et surtout pour l’efficacité du système symbolique romain que nous avons hérité : 1) Sa taille – Rome était un village au 8 e siècle av. J-C. , devenue empire qui incluait le monde méditerranéen 6 siècles plus tard. Comment unir cette région très diverse et surtout très urbanisée, chacune possédant un système politique étatique comme les Romains ? 2) Son origine – les Romains étaient une fusion de plusieurs peuples (ils en admettaient seulement deux, eux et les Sabins, mais ils étaient gouvernés par des Étrusques au début de leur histoire). 3) Ils étaient conscients de la précarité de la civilisation. La vie urbaine dépendait d’une production et d’un transfert ininterrompu d’un surplus agraire. Le problème s’est aggravé par le fait que la région de Rome n’est pas bien adaptée à l’agriculture, mais à l’élevage. 4) Les Romains ont conservé une organisation politique basée sur le tribalisme (donc, le totémisme). À l’origine, ils possédaient trois tribus et plus tard 35. Les alliés étaient tous incorporés en seulement 10 tribus (voir le PPT Sud-ouest pour comprendre comment un tel système fonctionne et surtout pour comprendre les difficultés de gérer un tel système). Les quatre tribus urbaines et 31 rurales, époque républicaine. Voir: https: //www. youtube. com/watch? v=m 08 x. Ga 2 RHKk&t=685 s
5) Les Romains avaient des élections. Après qu’ils ont renversé la royauté en 509 av. J-C. , ils ont établi une république – Res pubblica, la « chose publique » . Leur système était très complexe et pas très pratique, car les élections étaient indirectes, et les pouvoirs de chaque position politique se chevauchaient avec d’autres pour assurer qu’un seul groupe ou une seule personne ne pourrait exercer le pouvoir. 6) Les Romains étaient conscients que leur société était une société de classe, surtout qu’ils ont changé les critères d’éligibilité à la citoyenneté : de l’identité régionale, à la richesse. Ils avaient hérité des Étrusques l’idée d’une aristocratie, mais ils l'avaient fusionné avec la démocratie. Cela provoque des tensions continuelles entre le haut et le bas. Formalisée dans la loi, cette différence figeait et augmentait les tensions plutôt que de les cacher ou les adoucir. https: //upload. wikimedia. org/wikipedia/c ommons/thumb/9/92/Roman_Election. jp g/220 px-
Comme un autre empire plus contemporain, l’idéologie romaine alimentait l’État militarisé en soulignant la mission civilisatrice de Rome : « Il y avait donc sur la terre, disaient-ils, une nation qui combattait à ses dépens, à ses risques et périls pour la liberté des autres; qui, non contente de rendre ce service à des voisins plus ou moins éloignés, ou à des peuples situés sur le même continent qu'elle, traversait les mers pour faire disparaître du monde entier toute domination tyrannique, et pour établir en tous lieux l'empire absolu du droit, de la justice, et des lois » . Tite-Live, tome 33, section 33; cité par Walter Scheidel, What was the Roman republic really like? , https: //www. youtube. com/watch? v=U 4 Stzxi-m 4 s: 30 -11 -2015 « L’Amérique est une nation avec une mission, et cette mission émerge de nos croyances les plus profondes. Nous n’avons aucun désir de dominer les autres, aucune ambition de créer un empire. Notre but est une paix démocratique – une paix basée sur la dignité et les droits de chaque homme et femme. L’Amérique agit ainsi avec des amis et des alliés à nos flancs, mais nous assumons notre vocation spéciale : cette république guidera la cause de la liberté » . - George W. Bush, s’adresse à la nation, 20 -01 -2004 (idem). La civilisation romaine a vécu trois phases : une monarchie (jusqu’à 509 av. J. -C. ), une république et un empire (fondé en 27 av. J. -C. ). Si nous acceptons qu’elle se soit transférée à Constantinople, elle a survécu plus de 2000 ans. Rome est surtout connue pour son empire, en partie dû à sa politique oligarchique stable, pour son armée efficace, et sa capacité à absorber les pratiques et les personnes d’autrui.
La vie et la mort d’un empire : de la République à l’Empire http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/commons/thumb/4/4 c/Roman_Empire_map. gif/220 px-Roman_Empire_map. gif Attendez, le GIF se déroule automatiquement.
L’apport du symbolique était néanmoins important, parce qu’il permet à l’armée de se concentrer sur les frontières sans l’obligation de traiter le territoire comme une zone de guerre. Avec le temps, la paix générale s’impose au 2 e siècle AD, mais c’est le début de la fin de Rome. Un système axé sur la guerre depuis 500 ans ne peut pas facilement survivre la paix, parce que les Romains ont tenté de modifier leur système administratif en l’homogénéisant pour mieux centraliser leur contrôle. Selon Clifford Ando (https: //www. youtube. com/watch? v=2 v. SGPHBy. AZc; Imperial Rome AD 193 to 284: the critical century, 2012), cela est la cause de leur déclin éventuel, car leur succès se basait sur des accords individuels avec leurs alliés, qui tenaient compte des conditions locales et particulières, et surtout concrétisait le rapport hiérarchique entre Rome et ses « alliés » . Créant un espace institutionnel normalisé et universel a donné aux autres un forum où leur influence et leurs revendications pouvaient se répandre à travers le système : ils sont passés d’alliés à être « Romains » , avec des « droits » . L’empire vers 400 AD. Avec un tel nombre de provinces (qui en fait étaient découpées en petites unités), il devient nécessaire d’inventer un système symbolique pour appuyer (et même substituer) l’administration civile.
Les sept collines, avant la fondation de Rome On y voit également l’emplacement des futurs murs serviens* (4 e a. J. -C. ) http: //davidderrick. files. wordpress. com/2008/10/seven-hills. png Six des sept collines soulignent l’emplacement central du mont palatin (d’où les mots palais et place), lieu légendaire de la fondation de Rome. Les sept collines sont donc un espace de l’imaginaire, car le Palatin est aussi le lieu où se situe la grotte du Lupercal, qui défendait les troupeaux appartenant aux bergers latins contre les loups (lupus, dont l’origine du mot). Le Palatin est donc symbole de la protection, de la survie, de la naissance (et donc le lupercalia se célébrait en fin d’hiver, en février, car le Nouvel An romain était le 1 er mars), mais aussi du danger constant au sien de la communauté (d’où le mot paladin, le plus haut grade de chevalier). Le Palatin a deux sommets, et incarne l’idée de la mère-terre qui allaite ses « enfants » (une théorie propose que le mot étrusque pour « sein » , ruma, soit à l’origine du nom de la ville). Pourtant, le gouvernement siège au Capitole, la colline la plus basse et la plus exposée (elle est au bord de la zone sacrée du pomérium – post+moerium, « après les murs » , qui se contraste avec l’impérium au-delà des murs). Elle est la plus occidentale, même si les Romains prétendaient être d’origine troyenne et donc orientale. Ceci établit une ligne symbolique est-ouest, de Rome à Troie, qui incarne l’idée de la faiblesse de la civilisation romaine. *Nommés pour l’avant-dernier roi des Romains d’origine étrusque, Servius Tullius, qui régnât au 6 e siècle a. J. -C.
L’empire à son point maximum d’expansion avec 60 -80 m d’habitants, sur une population globale de 200 m
Le commerce international, 1 er siècle AD http: //www. mindtools. net/Glob. Course/600. mckay 184_map. jpg
Les Romains ont construit approximativement 75 k km de voies pavées dans leur empire, sur un total de 400 k km. , dont 150 k km étaient des voies inter-provinciales. Ces voies avaient été construites largement pour faciliter le déplacement des légions, mais sont devenus fondamentales à la richesse de l’empire. Les 113 provinces (au sommet de l’empire, vers le 2 e siècle) étaient liées l’une à l’autre par 372 grandes voies (chacune portant un nom, généralement du Consul qui avait lancé le projet de construction). La construction ‘typique’ présentée dans les manuels d’histoire n’étaient pas souvent respectée dans les faits. Cependant, le voies étaient droites, larges, et entretenues (généralement pas les soldats). Le Milliaire d’or situé au Forum romain, qui marquait symboliquement le point zéro de l’empire. Les distances étaient calculées de ce point, et la pratique continue aujourd’hui pour indiquer la distance le séparant de Rome.
Rome à sa gloire, 200 AD (population : 1, 2 -1, 5 m. )
Rome impériale (la reconstruction) http: //www. uncp. edu/home/rwb/rome_center 2. jpg
Rome après la chute (476 A. D. ), 500 AD (notez la dépopulation, indiquée par les zones teintées, et les murs détruits)
Pourquoi l’Occident doit-il naître en Grèce ? Depuis la fin du 19 e siècle, dans le discours populaire et dans certains manuels d’histoire circule une vision qui prétend que la démocratie « typique » de l’Occident soit inspirée par la démocratie « populiste » grecque (lire : « athénienne » ). Cette position émerge du néoclassicisme allemand et britannique du 19 e siècle, mais elle est aussi colorée par les exigences de la gouvernance de l’époque. Ces prétendus héritiers de la tradition « romaine » s’autofélicitent pour leurs idéologies « démocratiques » qui cachent leurs pratiques coloniales. Les élites dominent les instruments de représentation, c’est-à-dire les belles lettres et les beaux arts, ce qui leur permet d’utiliser l’idéologie comme arme politique puissante qui reproduit le statu quo (c’est la position de Gramsci et plus tard de Foucault). On invoque cette réalisation comme preuve de la supériorité des sociétés occidentales, car elles ont « évoluées » : la Grèce en est la preuve. Si l’idéologie démocratique est signe de progrès, elle peut véhiculer l’idée de la rationalité universelle : la vie réduite à cette logique « rationnelle » peut désormais être comptabilisée (nous sommes à l’époque des premières chaînes de montage de la révolution industrielle, où chaque minute de travail se transforme en profit). http: //www. thalesacademy. org/wpcontent/uploads/2010/09/Athens-300 x 247. png Une vision académique (18 e siècle) d’un lycée athénien. Cette rationalité influencera certains idéologues (Durkheim, Comte, Spencer) qui veulent justifier l’ingénierie sociale gouvernementale. Invoquant le besoin de protéger les gains du progrès (prouvés par les réalisations scientifiques et par le progrès social) les élites commencent à manipuler la culture pour agir directement sur la dimension psychoémotive de la personne : si la perfection de la société est le résultat du progrès symbolisé par la démocratie et nourri par une gouvernance rigide, l’individu pour sa part reste prisonnier d’un miasme d’émotions et de pulsions, obligeant les gouvernements d’intervenir pour transformer cet aspect rétrograde.
C’est à Rome où se forgent certaines idées qui deviendront incontournables pour la majorité, sinon toutes, les sociétés de l’Occident : http: //4. bp. blogspot. com/_VRJgso 9 Cyew/ S 8 ydi 5 vah. BI/AAAAGEg/Ieu. YCp yf. U 0/s 1600/moskva+leningrad+269. JPG • pourquoi et comment le monumentalisme ? • comment un lieu se transforme-t-il en symbole d’un pays ? http: //media. weirdworm. com/img/l ife/how-to-sell-the-eiffel-tower/eiffel-tower 03. jpg • comment l’individu se transforme-t-il en citoyen ? • comment l’idéologie étatique deviendrait-elle, des siècles plus tard, la base de l’hégémonie ? • comment se fait-il que des sociétés patriarcales et militarisées se soient elles représentées par des images féminines ? http: //t 1. gstatic. com/images? q=tbn : OZa. Fhwv 2 BF 6 yu. M: http: //jkshaws. fil es. wordpress. com/2010/11/american-citizenship-bg 1. jpg http: //strangeconsumer. files. wordpr ess. com/2010/02/cultural-hegemony-1. jpg http: //www. rnrm. org. uk/images_history/britannia-1 sml. jpg
Prélude : la quotidienneté L’intérieur de la maison de Hadrian, Tivoli (reconstruction).
L’artisanat romain Service de cuisine en argile noire (bucchero) copié des Étrusques, plus typique des classes populaires que l’ameublement de la pièce de la diapo précédente.
Mosaïque romaine (Ostia Antica, avec détails de la diète romaine) Les arts domestiques (mosaïque)
Toilettes (Ostia Antica)
Les arts : Cicéron et Mercure Dieu étrusque (Turms, dieu du commerce équivalent à Mercure, 800 av. J. -C. ). Les ailes suggèrent le déplacement, trait assez significatif d’une époque agraire. Notez le visage « générique » comparé à la statue à gauche, où l’on voit des traits qui définissent l’individualité.
A) Le monumentalisme : l’amphithéâtre flavien (le Colisée, 80 AD ; 87, 000 personnes pouvaient assister à des spectacles) Le monumentalisme est la première forme de domination hégémonique qui se développe au Proche et Moyen-Orient à l’âge de Bronze. Certainement, les premiers empires l’utilisaient (avant le désastre universel de 1200 av. -J. C. , attribué à l’invasion des Peuples de la Mer, qui marque la transition à l’Époque de Fer, 1200 – 500 av. J. -C. ), et la tradition continue après la réémergence de l’Empire assyro-néo-babylonien. Ce n’est pas surprenant que les Romains l’adoptent comme stratégie culturelle, mais on verra qu’ils ont innové dans l’utilisation de l’espace et du lieu, exploitant l’attitude du lieu autant que l’étendue horizontale. Il est significatif que les structures névralgiques (le sénat, les temples) soient plus petites que celles dédiées au loisir, c’est-à-dire au quotidien du peuple (les bains, les arènes).
Le Colisée aujourd’hui transformé en signe de la dimension cosmopolite du régime néolibéral. Être massif, est la stratégie la plus répandue et la plus simple pour symboliser la dominance de l’État.
La technologie du toit Dans l’économie politique du visuel, le toit définit un espace ouvert qui est symbole de la communauté : plus un espace est grand, selon la logique sémiotique de métaphorisation du lieu, plus la communauté est solidaire. La motivation pour le développement de nouvelles technologies est peut-être liée au besoin de mieux représenter l’unité de l’empire. Un toit triangulé : l’ancien Saint-Pierre, Rome. Un toit à linteau : un modèle du temple d’Aphaia, Grèce. http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/commons/thumb/3/3 d/Affresco _dell%27 aspetto_antico_della_basilica_costantiniana_di_san_pietro_nel _IV_secolo. jpg/649 px-Affresco_dell%27 aspetto_antico_della_basilica_ costantiniana_di_san_pietro_nel_IV_secolo. jpg http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/commons/thumb/8/8 a/ Model_temple_of_Aphaia_Glyptothek_Munich. jpg/800 px. Model_temple_of_Aphaia_Glyptothek_Munich. jpg
Les toits grecs À noter que l’envergure des toits grecs, même ceux triangulés, est plus petite comparée aux toits romains, par un facteur de deux ou trois. Puisque les deux utilisaient essentiellement la même technologie, la différence, logiquement, est due à des visions esthétiques divergentes : les Romains semblaient ressentir plus le besoin de construire en grand, de symboliser leur communauté diverse et hautement polarisée (par les divisions de classe qui menaçaient de la saboter) en créant des grands espaces dont le symbolisme soulignait l’union symbolique de tous les protagonistes du social. Les Romains avaient également besoin de construire de grands toits, de grandes « têtes » qui menaient l’œil vers le haut et donc vers l’État force motrice derrière ces projets monumentaux. Source: http: //en. wikipedia. org/wiki/List_of_ancient_roofs
Les toits romains En effet, ce n’est pas la construction monumentale qui incarne la communauté. Ce n’est pas la grandeur, mais l’espace uni défini par les parois et le toit, qui est le vrai protagoniste symbolique de ces constructions. Notez que l’envergure diminue vers la fin de l’Empire. Source: http: //en. wikipedia. org/wiki/List_of_ancient_roofs
Les temples ne sont pas tous grands, au contraire, Rome est remplie de petits temples construits pour héberger les dieux et déesses étrangers sur le sol romain. À la différence des temples du Moyen-Orient, ces temples n’ont pas de fonction économique. Rome a un système monétaire et n’a pas besoin d’organiser l’économie de surplus avec des prêtres. Les temples sont largement subventionnés par le butin, et donc n’ont pas des terres qui fournissent des rentes. L’importation des dieux étrangers, surtout à l’époque républicaine, avait deux fonctions : 1) universaliser le système symbolique romain pour l’imposer aux autres ; 2) approprier et déraciner les représentations d’autrui pour le délégitimer. Voir : Mary Beard, Mary, John North, Simon Price, Religions of Rome, Cambridge University Press, Cambridge, 1998). À droite, temple de Jupiter Optimus Maximus.
Pour les Romains, l’espace du temple est sacré. Ancien site d’autels, les temples sont des lieux de sacrifices pour apaiser les dieux et pour connaître leur volonté (par l’haruspicie). Dans l’ancienne tradition indo-européenne attestée à Rome comme en Inde, les rites sacrés se marquaient par une procession qui passait de l’ouest à l’est, d’un petit enclos vers une espace plus grand. À Rome, au périmètre oriental du temple, était placée une columna mundi ( « la colonne du monde » , une stèle qui évoque l’arbre cosmique de la mythologie scandinave). Elle marque la frontière avec l’espace des dieux, mais elle n’est pas une barrière : la colonne invite les personnes à symboliquement pénétrer le domaine sacré. Donc, l’idée de la pénétration, de l’expansion et même de la domination de l’Autre est métaphoriquement sacralisée (voilà pourquoi dans le premier temple érigé à Rome le dieu Terminus était joint à Jupiter tout puissant et à Juventas la déesse des jeunes guerriers). Non seulement la barrière n’est pas un obstacle à l’expansion militaire, elle l’invite. Plus grand est l’espace intérieur, plus forte est la communauté. Pour plus de détails, voir Roger Woodard, Indo. European Sacred Space: Vedic and Roman Cult, Urbana, 2006. http: //davy. potdevin. free. fr/Site/pics/gods/juventas. gif À gauche, Terminus. À droite, Juventas http: //media. bestmoodle. net/alciato/A 21 a 158_200. jpg
Une évolution se produit dans l’architecture et dans la sculpture avec le temps. Vers la fin du 3 e siècle, l’Empereur Dioclétien, après l’instabilité qui a marqué le 3 e siècle dû aux invasions barbares, décide que l’Empire est ingouvernable. Il impose la Tétrarchie, où le pouvoir est partagé parmi 4 coempereurs, pour répondre plus rapidement aux menaces venant des frontières. L’espace symbolique de la communauté devient plus grand (grâce à la technologie du béton), et la décoration incluant la sculpture est simplifiée. Notez l’absence de détails des visages des Tétrarques, comparée à la sculpture de l’époque augustinienne (Cicéron présenté dans une diapo précédente) qui montre clairement les détails de la personnalité du sujet, sa vie intérieure. Ici, on distingue à peine les quatre hommes. On voit les mêmes tendances dans l’Aula Palatina de Trier (310, Allemagne) complété par Constantin, seul empereur après la Tétrarchie qui n’a pas oublié les leçons de ses prédécesseurs. Aujourd’hui c’est une église, ce qui explique ses conditions extraordinaires de conservation : sans colonnes ou décorations, et un espace intérieur énorme. Enfin, le visage stylisé de Constantin, exécuté dans un style quasiment futuriste des années 1930. Autrement dit, face aux menaces, les Romains ont complexifié leur système de gouvernance, mais simplifié son symbolisme pour souligner l’unité, qui, à ce point dans leur histoire, est plus idéale que réalité.
Temple de Antoninus Faustina, 150 AD (épouse de l’Empereur Antoninus Pius) Notez la façade exagérée censée créer l’impression de la massivité, une version romaine du monumentalisme étatique. Voir le PPT L’architecture et la représentation de la communauté. Pour des plans d’édifices, voir aussi John Ward-Perkins, Roman Architecture, New York, 1979.
Basilique de Maxentius (Rome, 310 AD) Plan de la basilique, avec une nef de 4000 m 2 (25 m X 80 m). http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/ commons/thumb/6/66/Dehio_6_Basilica _of_Maxentius_Floor_plan. jpg/400 px. Dehio_6_Basilica_of_Maxentius_Floor_plan. jpg
Le théâtre de Marcellus, Rome (12 a. J. -C ; l’édifice contemporain est érigé sur les formes de l’ancien théâtre) Érigé par Octave. Auguste en honneur de son beau-fils décédé prématurément, mais qui avait été sélectionné pour être son successeur. En fait, Tiberius/Tibère a été choisi, avec de résultats désastreux pour la dynastie et pour Rome. L’édifice a 111 m de diamètre et pouvait accueillir 11, 000 spectateurs.
Mausolée d’Auguste, 28 av. J. -C. (Octave, fondateur de l’Empire)
Le temple des Vestae (3 e siècle av. J. -C. ) Les temples dédiés à Vesta, la déesse du feu sacré, étaient orientés vers le Soleil de l’est, donc vers le lieu mythique censé être l’origine de Rome. Le culte des vestales existait avant la fondation de Rome (la mère de Romulus et Remus était une prêtresse à Alba Longa, au sud de la ville). Le culte a été supprimé quand les Romains se sont convertis au 4 e siècle. Le feu était censé représenter la continuité et donc la survie de la communauté.
Le Panthéon
Panthéon (projeté par l’Empereur Hadrian, 125 AD (diamètre : 142 pieds ; hauteur de la coupole 142 pieds ; hauteur des murs 71 pieds)
Les thermae de Caracalla (215 AD) Ont une superficie de 13 ha. , et des dimensions de 230 m x 115 m x 40 m h. http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/commons/2/2 e/Caracalla_innen. png
Thermae de Caracalla Reconstruction de l’intérieur. http: //media-cdn. tripadvisor. com/media/photo -s/00/17/d 9/29/baths-of-caracalla-terme. jpg
Maison Diana, Ostia Antica (insula, réputée être une maison close. Il est important à retenir que la majorité des Romains avaient des habitations de 4 ou 5 mètres carrés. Cela suggère qu’il y existait un système de classe très pointu). http: //www. mmdtkw. org/02 -02 -02 insula 1. jpg Plan intérieur d’une insula.
La cloaca ( « purificatrice » ) maxima (construit 4 e – 5 e siècle av. J. -C. , et toujours en service ; surmontée par le temple dédié aux Dioscuri, Castor et Pollux).
L’Arche de Constantin, 315 AD (modèle pour l’arche de Triomphe, Paris) http: //anidom. blog. lemonde. fr/files/ 2009/09/arc-de-triomphe. 1252784952. jpg
Le forum aujourd’hui
Le forum aujourd’hui
B) Le lieu Le campidoglio est la version contemporaine du Capitolium, une des « sept collines » (elles ne sont plus sept, ni très hautes), qui devient symbole de Rome, car c’est le siège symbolique du gouvernement. Le mot dérive de caput, tête, qui est métonymiquement signe du chef, de la gouvernance, des lois, * du haut, de l’aboutissement d’un processus. Ensemble, ces traits définissent le pouvoir souverain, dont le caput mundi devient symbole. C’est l’une des premières instances de l’utilisation d’une métaphore dans la gouvernance, surtout qu’elle est organisée selon un principe hiérarchique. Le Capitolium reconstruit, on y voit le Sénat. * Largement dans le contexte urbain, en contraste avec l’impérium, le pouvoir suprême; logiquement, les citoyens de Rome sont protégés des excès de ce pouvoir par le pomérium (la qualité sacrée de la ville, incarnée par ses murs) et par ses lois (sauf pour des circonstances extraordinaires, quand un dictateur est nommé).
Le lieu – suite Trois triades se succèdent au panthéon et au temple le plus sacré de http: //www. probertencyclopaedia. com/j/Terminus. jpg Rome : a) Jupiter – Mars – Quirinis Terminus. b) Jupiter – Terminus – Juventas À droite, Juventas. c) Jupiter – Junon – Minerve Qui sont ces acteurs ? http: //images 1. wikia. nocookie. net/__cb 20 120204100309/olym pians/images/1/10/Ju ventas. gif A) Jupiter, le « lois-père » dieu céleste dont la position dans le ciel lui permet de voir loin et d’agir de garant de l’ordre social. Mars, le dieu agricole à l’origine devenu défenseur de la terre, et Quirinis, une forme de co-vir, « mâles ensemble » qui est aussi lié au mot pour lance (quris ou quiris), donc, être soldat serait la condition naturelle du Romain affranchi. C’est peut-être un mot sabin, donc local. B) Terminus, le dieu de frontière qui a refusé de céder sa place à Jupiter lors de la construction du temple en son honneur. Juventas, liée à l’eau (elle sert les dieux d’Olympe, notez qu’elle est représentée avec des cruches, donc liée à Quirinis/Romulus, qui est lié au fleuve sacré de Rome) déesse de jeunesse qui aussi refuse de céder sa place à Jupiter, obligeant donc les Romains à incorporer ces deux dieux secondaires dans le temple : ciel, frontière et futur (représenté par la jeunesse). C) Junon, la protectrice de l’État, probablement d’origine étrusque, est sage et surtout agressive, la version romaine de la Grecque Héra et surtout la version féminine de Mars, qui est en fait son fils. Minerve fille de Jupiter est aussi Étrusque et, comme Athènes, représente les arts de la civilisation et donc la civilisation ellemême. Cinq étapes à noter : 1) du masculin au féminin (trois mâles ; deux mâles et une femelle ; deux femelles et un mâle) ; 2) du Sud romain au Nord étrusque ; 3) du pur (masculin) à l’impure (féminin) ; 4) du présent romain au passé étrusque ; 5) du père Jupiter aux jeunes « enfants » . Notez que la féminisation ne représente pas la fertilité, car Junon n’a que deux enfants, comme Juventas de la 2 e triade, tandis que Minevre n’a aucun, comme Terminus. « L’étruscalisation » de la triade émerge vers le 1 er siècle av. -J. -C. , quand Rome élimine l’Étrurie comme rival, et que la féminisation émerge à fur et à mesure que Rome agrandie son territoire.
Le lieu – suite En fait, le jeu ici-ailleurs/haut-bas transforme le mécanisme sémiotique du temple d’une métaphore à une métonymie, car le signe du lieu devient polysémique : son sens d’incarner le Nous est réalisé seulement en passant par l’Autre. Le lieu est transformé en métonymie du pouvoir dont la signification principale est géographiquement lointaine. Cette distanciation du rapport lieu-pouvoir crée une sémiotique plus abstraite et moins immédiate. Le temple a été symboliquement reconfiguré : d’un symbole « haut » (pure) de l’ensemble « bas » impur, à un symbole du lieu qui attache le butin de l’autre lointain à « ici » . Vidé de ses dimensions purement métaphoriques de « l’ici » , le cœur du pouvoir peut donc symboliser la société qui dépend des autres pour sa survie. Comme un jeu de miroirs, les effets de métonymisation et de remétaphorisation se multiplient pour s’étendre jusqu’à inclure la ville entière et le système total de gouvernance, lui aussi basé sur une division juridique pomerium-ager qui correspond à une division géographique ville-campagne. Voir Catherine Edwards, Writing Rome: Textual approaches to the city, Cambridge, 1996. Un autre lieu sacré, le temple de Saturne, dédié en 490 a. J. -C. http: //farm 4. static. flickr. com/3097/3124836349_4 f 527 ea 400. jpg? v=0
Le lieu – suite Mais qu’est-ce que les Romains déposent dans le temple du Père des Cieux, garant de l’ordre social ? Les armes des vaincus. Pourquoi ne pas y sacrifier les prisonniers? (Ils le faisaient, mais pas dans le temple, et à l’époque de la naissance de la république). Pourquoi ne pas y placer les crânes des vaincus massacrés ailleurs ? Parce que les armes de l’Autre ne sont pas les symboles de sa force masculine, comme le discours populaire peut prétendre, mais de sa capacité à attaquer au-delà de ses frontières. Les armes, selon l’origine du mot (latin « arma -orum» , du PIE ar-, joint ou joindre, qu’on voit dans l’anglais « arm » , bras, le latin artus et l’italien arto, membre, et le français « articulation » ), sont des extensions du bras, une « jointure supplémentaire » qui augmente son rayon d’action, qui permet, autrement dit, de franchir les limites physiologiques du corps. Les Romains symbolisent l’Autre soumis en attachant ses « extensions » à leur temple « ici » . http: //www. biblehistory. com/ibh/images/fullsized/four_german_d aggers_or_poniards. jpg Confisquer les armes de l’autre lui enlève ses outils métaphoriques, car il ne peut plus symboliser son rapport à l’ « ailleurs » avec ses armes. Seule Rome peut établir « ici » et « ailleurs » . En déposant les armes au lieu qui incarne l’ordre social, l’immobilité de l’autre est transférée à Rome. À gauche, des armes celtes. En haut, des armes gothes à l’époque de l’Empire. http: //a 3. ec-images. myspacecdn. com/images 02/58/89448929 eaaf 4 ca 7 b 7 a 82 e 48 d 60 b 9 afe/l. jpg
Il exister une autre possibilité pour l’origine de l’importance du haut et de la tête/caput, suggérée dans le livre extraordinaire de Richard Onians (1951), The Origins of European Thought about the Body, the Mind, the Soul, the World, Time, and Fate. New Interpretations of Greek, Roman and Kindred Evidence. Onians fait le lien entre les fluides du corps et, en particulier, le fluide séminal et la survie du Soi, qui se manifeste pour les Grecs et Romains avant tout dans la procréation, c’est-à-dire qu’on survit dans son lignage, dans sa famille, dans ses enfants. Or, concrètement, ce fluide se concentre dans les testicules, mais le corps possède d’autres tissus semblables : la moelle épinière (liée au dos, qui donne la forme au corps), la moelle des fémurs (qui forment les jambes, organes de locomotion, le déplacement étant fortement symbolique dans un monde agricole qui, forcément, obligeait les personnes à rester attachées aux champs qu’elles avaient semés), et surtout le cerveau (pour les Grecs, organe qui ventilait le sang alors que la pensée se situait plutôt dans le cœur), où se trouve, évidemment, la plus grande concentration de tel tissu. Donc, le cerveau et la tête sont logiquement liés à la procréation et à la survie du groupe. À gauche, un testicule tranché en deux. À droite, une tranche d’un cerveau. En bas, la moelle.
Le lieu – suite Le lieu comme symbole primordial de la communauté domine le nationalisme occidental. Athènes par exemple était dominée par son Acropole, une zone dont le nom signifie, littéralement, « haute-ville » , qui hébergeait un temple (le Parthénon) avec une statue gigantesque de la déesse Athéna symbole de la ville. Les Romains, comme plusieurs civilisations, ont aussi utilisé l’idée de la hauteur, mais l’ont remanié pour réorienter sa signification : l’emplacement du temple sur la colline était symboliquement lié à l’image du corps social, transformant le symbolisme de la colline et de son temple. À Rome, le « haut » devient la « tête » , symbole de la communauté, qui est donc « attachée » au corps, transformant la société en « corps social » (ceci est une expression romaine). Cette métaphore souligne tacitement l’idée de la hiérarchie politique, où le sommet représente l’État autoritaire. L’emplacement vertical du temple donc domine non seulement le paysage architectural, mais également le symbolisme de l’urbs et de la gouvernance. L’importance de ce symbolisme est soulignée par le fait que le déroulement quotidien du gouvernement ne se situe pas au temple, mais au Forum. Le temple est donc un symbole « pur » , un tableau vierge sur lequel est projetée une métonymie : haut = gouvernement = ailleurs, car le temple est rempli du butin des guerres de conquête. Ce lieu symbolique du pouvoir suprême est donc détaché de l’ici et rattaché à l’image de l’Autre lointain, à l’ailleurs, renforçant la division pomériumager (ville sacrée et ailleurs, où domine le pouvoir brut, impérium), et de la division pouvoir-autorité. Autrement dit, on y met le butin venu d’ailleurs pour renforcer la dimension symbolique du lieu, créant ainsi une métonymie puissante liant le haut (l’ordre), le Nous et l’ailleurs. Ce n’est pas un accident qu’un des premiers à noter l’importance du corps métaphorique soit un Italien, Giambattista Vico (1744, La nouvelle science). Une des légendes plus antiques de Rome prétend qu’on a trouvé une tête humaine en creusant les fondations du temple de Jupiter. Cette trouvaille est signe que le temple et Rome vont devenir la « tête du monde » , le caput mundi. Jupiter. http: //www. concurringo pinions. com/archives/jupiter. gif http: //www. roman-empire. net/graphics/civ/city-model/rome-13. jpg Le temple, selon une reconstruction.
Se divorcer du lieu : naissance du totalitarisme Dioclétien et ses coempereurs (la Tétrarchie, 293 – 313) standardisent le gouvernement, la rhétorique et les symboles de l’Empire. Autrement dit, c’est la victoire totale de l’idéologie managériale qui a suivi, selon Michael Kulikowski (https: //www. youtube. com/watch? v=ltj. H 6 HPs 7 vg), le décret de Caracalla (le Constitutio Antoniniana de 212) qui avait conféré la citoyenneté à l’ensemble des résidents de l’Empire. Ce décret avait standardisé les systèmes locaux des lois qui, auparavant, étaient laissées intactes par les Romains quand ils absorbaient un territoire. Ceci a mené à la professionnalisation d’une élite technocratique. Deuxièmement, ceci a créé des tensions partout avec la déstabilisation des lois locales et de la hiérarchie romaine traditionnelle. Les aristocrates du Sénat ont été obligés à partager le pouvoir avec une nouvelle classe moyenne, qu’on appellerait aujourd’hui la « bourgeoise gérante » . En effet, des fissures domestiques et à l’étranger se manifestent dans le système impérial. Quand un système sémiotique est menacé, les personnes renforcent les principes qui sont censés lui donner sa légitimité. Ceci rappelle les propos de Lévi-Strauss, selon qui les mythes renforcent leurs axes thématiques principaux quand ils sont affaiblis par une transmission inefficace : on tente alors de modeler l’individualité en obligeant les personnes à adhérer à des modèles élémentaires de comportement, le protofascisme en quelque sorte. Ceci mène à l’émergence des polarités rhétoriques : tu es de notre part ou contre nous (voir les élections américaines de 2016 !). La persécution des chrétiens par exemple était aléatoire jusqu'au décret de Decius de 250 qui les obligeait à offrir des sacrifices aux dieux romains (ou risquer la mort). Bien que ceci ne visait pas les chrétiens en particulier, c’était signe que l’Empereur faible pensait renforcer sa position en harmonisant les pratiques religieuses. C’est la victoire de l’homogénéité idéologique qui sépare l’identité politique du lieu et le rattache à une idée. La tétrarchie, selon une statue à Venise
La symétrie et les portes Pourquoi les édifices sont-ils généralement symétriques en Occident ? Autrement dit, comment la symétrie est-elle devenue la base de l’harmonie visuelle et donc du plaisir esthétique ? Plusieurs réponses existent bien sûr, mais il ne faut pas négliger l’aménagement de la ville romaine qui devient notre héritage architectural. La grande partie était des colonies militaires, donc, planifiées. Ces villes avaient essentiellement deux rues principales, une Nord-Sud dominante (Cardo Maximus, essentiellement, « le point cardinal » *), et l’autre Est-Ouest, orientation secondaire (Decumanus Maximus, essentiellement, « le grand pouvoir du dixième manipule » , normalement situé au flanc de l’armée principale). Ces noms ont évolué au cours des siècles. http: //media-2. web. britannica. com /eb-media/95/22195 -004 -4 AECE 421. gif Londres, 200 AD. On voit les deux rues principales. Ce plan était typique des villes romaines, sauf, évidemment, Rome, qui a grandi de façon non planifiée. Florence aujourd’hui. On voit toutefois les anciens murs romains, le Cardo et le Decumanus (flèche). http: //www. theflorentine. net/media/issues/firenze-centro. jpg * Hypothèse : au moment de la fondation de Rome, au nord et au sud se trouvaient ses plus grands ennemis (les Étrusques au nord, les Volsci au sud) et ses plus grands alliés (les Sabins, au nord). L’axe nord-sud est donc primordial, avec deux portes : la porta praetoria au nord et la porta decumana au sud. Le 10 e manipule est la dernière, et le praetor est le chef, donc les 2 portes correspondent à « avant » et « arrière » .
Chester aujourd’hui et à l’époque romaine, 79 – 410 AD, au pays des Gallois, les Cornovii, qui ont donné leur nom à Cornouailles, le capital Les rues principales sont nommés Eastgate, Northgate, Watergate and Bridgegate, et suivent l’ancien grille du castrum romain.
Nous savons des auteurs grecs tels que Dionysius de Halicarnassus, d. 7 av. J-C. , Antiquities romaines, que selon la tradition Romulus a été le premier à tracer un sillon (avec une charrue) où les murs de la ville sont érigés par la suite. Il le fait autour de la colline Palatin, colline historique où Romulus et Remus ont été trouvés par le berger Faustulus après avoir été abandonnés par leur mère biologique. Dionysius ajoute un détail : le sillage de Romulus forme un carré autour de la colline circulaire. Cette forme devient un standard pour l’ensemble villes romaines. Pourquoi ? Dans le monde classique, le cercle (teleos) et la sphère sont considérés comme parfaits, car ils représentent une entité sans début ni fin. Le carré possède des coins en tension où deux lignes se coupent. Le cercle peut donc incarner l’infini, la continuité, la survie. De plus, sa perfection est rehaussée par le fait qu’il cache un rapport « imparfait » , la valeur de pi, 3, 14. En contraste, le corps humain naturellement « imparfait » est censé être géométriquement symétrique (les circonférences du coup, du biceps, et du mollet sont censées être les mêmes). Le carré au contraire est symboliquement inerte, car ces bords sont égaux. Donc, le geste de Romulus est parfaitement cohérent avec la théorie romaine que la civilisation doit être faible pour garantir l’intervention humaine. Le « nombre d’or » se trouve en nature (par exemple, l’exosquelette de la nautilidae) et les Grecs (Euclid) l’avaient définie initialement comme l'unique rapport a/b entre deux longueurs a et b tel que le rapport de la somme a + b des deux longueurs sur la plus grande (a) soit égale à celui de la plus grande (a) sur la plus petite (b), donc A + B/A = A/B.
En contraste, une ville médiévale non romaine (Sibiu, Transylvanie) Les rues sont sinueuses, le plan non rectangulaire.
Les portes attachées à ces rues étaient des lieux névralgiques, car elles représentaient des points de pénétration de l’espace sacré à l’intérieure des murs (on construisait un mur en traçant un sillage avec une charrue, donc en creusant dans la terre sacrée, donc en « pénétrant » la terre, qui, comme lieu de l’agriculture, est féminine), et en soulevant la charrue aux endroits qu’elle traversait les rues principales projetées. Les Romains étaient donc conscients du symbolisme sexuel de l’identité féminine de la ville, de la civilisation, de la terre mère qui « enracinait » les murs et donc la ville. En limitant, en principe, les portes aux axes principaux, ils limitaient l’accès à la ville non seulement pour des raisons de sécurité et de protection, mais également pour souligner le symbolisme de la pénétration. En limitant ces points de faiblesse symbolique, ils ont souligné le symbolisme de chaque acte individuel de pénétrer les murs. En adoptant deux axes, et en limitant le nombre de portes – bref, en adhérent à un modèle rigide – la ville est transformée en espace rituel. En combinaison avec l’image du corps politique masculin et de la civilisation féminine, la sexualisation de l’espace urbain moyennant cette symétrie militaire devient la base de l’esthétique de la ville et de ces édifices. Porte romaine (Porta Nigra) à Trier (Allemagne, début 4 e siècle). Un autre exemple d’une porte trop grande pour être fermée. Elle symbolise la grande importance du pouvoir sémiotique de la ville en comparaison avec le pouvoir individuel. http: //galenfry. com/eh 61/trier. jpg Porte romaine à Rimini (27 av. J. -C. ). Comme plusieurs de ces portes, elle était tellement large qu’on ne pouvait pas la fermer. Son rôle défensif n’est donc pas primordial. http: //www. fotoeweb. it/Rimini/Foto Rimini/Rimini%20 Arco%20 d%27 Augusto. jpg
Quelques villes adhérentes au modèle romain: Turin (Castra Taurinorum, Italie); Trier (August Treverorum, Allemagne); Speyer (Noviomagus, Allemagne) ; Paris (Lutetia, France) ; Londres (Londinium, Grande-Bretagne) ; Pompéi (Italie) ; Lincoln (Lindum Colonia, Grande-Bretagne) ; Alba Iulia (Apulum, Romanie) ; Tiberias (Israël) ; Florence (Florentia, Italie) En ritualisant l’entrée et le sortir de leurs villes, les Romains ont créé des endroits sacrés (selon eux), où le pouvoir sémiotique du lieu est rehaussé. Ne l’oublions pas, les villes sont féminines et donc « faibles » pour souligner la nécessité d’une intervention « masculine » (étatique) constante. En augmentant le pouvoir de la porte et donc de la ville, l’Agir passe de l’individu à la ville. Donc, l’individu, un sujet actif, devient passif, et la ville devient le sujet actif dans le dialogue individu-communauté. Autrement dit, le fait de marcher et donc de littéralement pénétrer la ville ne signifie pas que l’individu est « actif » ; c’est la ville qui le « reçoit » , puisque la ville a plus de pouvoir sémiotique. Donc, c’est la ville qui agit sur l’individu et non l’inverse, dans le sens de « l’accueillir » , de « permettre » la pénétration. La symétrie du plan d’aménagement était donc le moteur qui déclenchait ce processus de ritualisation, qui projetait le pouvoir individuel sur une entité spatiale, la ville et ses murailles. Quelques villes romaines avaient des portes situées à la fin de leurs rues principales, sans pourtant construire les murs qui normalement les auraient lié une porte à l’autre. Ceci démontre que les portes n’étaient pas nécessairement des structures défensives, mais des engins symboliques pour penser le rapport de l’Homme « étatique » à la ville féminine. http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/commons/7/78/Newport_Arch 2. jpg Newport Arch, Lincoln (Lindum Colonia), Grande-Bretagne
Est-ce un hasard si l’Église adopte formellement la croix comme symbole, une fois établie à Rome officiellement après que le décret de Milan émis par l’Empereur Constantin (313 A. D. ) lui ait permis de sortir de clandestinité ? La croix était connue avant le Christianisme, mais elle n’était pas utilisée parce qu’elle était liée à la mort du Christ, et donc avait un symbolisme négatif : mort = souffrance = anéantissement. Pas des traits qu’on voulait lier à l’émergence de l’Église. Le premier symbole chrétien est le poisson. C’est seulement plus tard qu’on adopte la croix, informellement vers le 2 e siècle. Vers le début 4 e siècle, le symbole est tellement répandu qu’il est « officiel » . À gauche, une stèle funéraire du 3 e siècle, du cimetière dans la région de la colline Vaticanus. Il dérive d’un acronyme de 5 mots grecs : Ἰησοῦς Χριστός, Θεοῦ Υἱός, Σωτήρ", (Iēsous Christos, Theou Huios, Sōtēr ; Jésus Christ, Fils de Dieu, Saveur, donc, ICTHS = ikhthýs = « poisson » ). Est-ce qu’on choisit un symbole de torture et de mort pour célébrer la naissance de l’Église parce que la croix était déjà symbole de la ville sacrée, de la civilisation ? On ne peut être certain, mais je crois que la croix ne célèbre pas la mort, mais Rome éternelle, le cœur défini par le carrefour des deux rues principales de la ville.
La pureté et l’eau Rome était surtout connue pour ses projets de génie civil, dont ses rues et ses aqueducs. La ville de Rome était desservie, quand elle avait une population de plus d’un million, par 11 aqueducs totalisant plus de 475 km, construits entre 312 av. J-C et 226 AD. Des centaines furent construits partout dans l’empire. Vers l’an 100 AD, la consommation d’eau moyennait 600 litres par jour par personne, dont 44% pour l’utilisation publique et 37% pour des privés (le reste était pour les bains et les toilettes). Même les pauvres avaient accès à 67 litres d’eau par jour, ce qui n’inclut pas le montant réservé pour les bains et les toilettes publiques. Aujourd’hui, un italien contemporain consomme 390 litres par jour, un américain 250, ce qui est toujours très élevé comme montant, mais seulement un peu plus de la moitié de la quantité il y a 1800 ans (http: //www. data 360. org/dsg. aspx? Data_Set_Group_Id=757, 25 -06 -2011 ; Christer Bruun, The Water Supply of Ancient Rome: A Study of Roman Imperial Administration, Helsinki, 1991). Pour les Romains, le bain public est un lieu pour socialiser, pour le sport, l’érudition (les grands bains avaient des bibliothèques publiques), un fait social total, dirait Durkheim. Pourquoi cette obsession avec l’eau? N’oublions pas que la ville est un lieu sacré (les cimetières et les exécutions y sont interdits, par exemple) représenté par le symbole du corps social. La propreté individuelle est donc une préparation symbolique du corps qui le transforme en tabula rasa face à l’idéologie étatique. Faire un bain quotidien éliminent les traces symboliques de la quotidienneté avec laquelle la personne se construit une identité unique. On enlève les couches de saleté de la vie quotidienne pour mieux se préparer et accepter le message http: //www. studiolo. org/pix/info 006/Aqueduct_Pont. Du. Gard_Nimes[1]. jpg symbolique du corps social. Aqueduc romain à Nîmes.
C : L’idéologie, la nature et le social : L’appareil symbolique de Rome fonctionne comme un système totémique, dans le sens qu’il utilise certain aspects « naturels » (orientation haut-bas, ciel-terre, ici-ailleurs ; et les points cardinaux) pour parler de la communauté. Ceci est miroité dans les pratiques religieuses. En Rome classique, trois catégories de prêtres existent : a) Les pontifes (pontifex: pontificem, pontifices), « constructeur de ponts » , et donc capable de lier deux rives, et donc, symboliquement, deux domaines, le gauche et le droit (qui devient, avec, les chrétiens, le haut et le bas). Ce sont des gardiens du domaine rituel, chargés de produire une narration annuelle qui lie le passé et le présent. b) Les aruspices qui interprètent des prodiges non naturels (la naissance d’un veau avec deux têtes, un orage plus fort que normal par exemple). Leur expertise est vue comme « étrangère » car d’origine étrusque. Les aruspices donc lient l’ici (Rome, au sud) et l’ailleurs (Étrurie, au nord). c) Les augures, experts à interpréter la volonté des dieux. Donc, les augures regardent « en haut » , le domaine surnaturel. Les pontifes contrôlent la dimension humaine (le rituel présenté dans un contexte de l’histoire humaine) et les aruspices regardent « en bas » , l’infranaturel, utilisant une connaissance qui vient du « loin » . Il y a des échos de l’arbre cosmique (l’arbre de la vie) que Dumézil a identifié dans le mythe scandinave comme étant une survivance de la culture tripartite des Indo-européens (la couronne, le tronc, et racines : chefs, humains, sources d’eau).
Le passage de la métaphore à la métonymie est à la base de l’idéologie comme système à penser la communauté. C’est en éloignant le signifiant de son signifié que les Romains peuvent proposer la fiction qu’ils sont les héritiers de Troie mythique et mythifié. Énée est censé, selon certaines versions de la légende fondatrice, être l’ancêtre de Rhéa Silvia qui a conçu Romulus et de Remus suite à un rapport illégitime. Elle est prêtresse du temple de Vesta, déesse du feu sacré qui symbolisait la continuité et la permanence de la civilisation romaine. Le feu est symbole du Soleil et donc du ciel « haut » , la « tête » du cosmos et lieu de Zeus garant de l’ordre social. Les Romains projettent ainsi leur lieu d’origine vers Orient, l’ailleurs et, bizarrement, proposent que leur glorieuse civilisation soit l’héritière d’une race doublement maudite : les Troyens sont vaincus par les Grecs « efféminés » , selon les critères « masculins » des Romains, conquérants des Grecs. Sur le plan symbolique, donc, le mythe d’origine détache le passé du présent, car il établit le contraste entre les origines humbles et les réalisations glorieuses actuelles. Ceci est souligné par une ruse mythique autour de la naissance « double » des jumeaux fondateurs de la ville : abandonnés par leur mère biologique, ils sont adoptés (donc, ils « renaissent » ) par un berger sans terre et par sa femme, une prostituée surnommée la Louve. Les thèmes qui tournent autour de la notion de la distance dans le récit de la 1 re naissance sont donc soulignés par le 2 e. Cette distanciation sociale et surtout temporelle leur permet de situer la ville dans un temps spécial, atemporel : Rome devient « éternelle » . Enfin, en choisissant une déesse mineure, Italia, pour symboliser la survie de la communauté patriarcale, les Romains creusent davantage l’écart entre passé et présent et surtout entre le vécu existentiel et les représentations de la communauté. Ces représentations font partie d’un système logique suffisamment divorcé des faits historiques, dont les signifiés se transforment en narration fictive de la naissance de la communauté, dans le sens de Homi Bhabha (voir Nation and Narration, 1990). Il faut aussi noter, à la différence de Bhabha, que ce processus établit la métaphore de la naissance et de la croissance de la communauté, et donc fige pour toujours l’importance de la biologie dans le symbolisme politique. http: //1. bp. blogspot. com/_Di. SRh 2_ry 2 M/S 8 RZrq. OHUr. I /AAAAAl. M/bbzc. YVLJSQo/s 1600/Hitlermusso 2_edit. jpg Aujourd’hui, « idéologie » est un mot empoisonné, car certaines narrations idéologiques ont été utilisées pour des fins honteuses.
L’idéologie – une synthèse Comme dans le cas du symbolisme du lieu, détacher ces représentations de leurs signifiés permet aux Romains de les manipuler au besoin et, plus important, de les idéaliser et de les transformer en système rationnel, dont la simplicité et la cohérence logique deviennent le vrai signifiant de la communauté. L’idéologie n’est pas un dogme qui nous dit comment vivre, comme prétend Anthony Giddens (Capitalism and Modern Social Theory, 1971). L’idéologie est une superstructure abstraite, formelle et « parfaite » qui représente la communauté en cachant les vrais rapports de force sur lesquels elle s’érige. Autrement dit, le signifiant du signifié « Rome » n’est ni un lieu, ni un mot, ni un concept, ou ni même une idée, mais plutôt un processus de perfectionnement et d’abstraction. L’idéologie existe uniquement dans la dimension des mécanismes sémiotiques avec lesquels s’érige la communauté autrement incapable de se concrétiser. L’idéologie aujourd’hui a perdu beaucoup de sa spécificité et est parfois utilisée pour parler des « croyances » primordiales. Elle n’est plus une vision transformée, idéalisée et surtout logique de la communauté. L’idéologie est plutôt vue comme la simple ritualisation des croyances.
D – la citoyenneté Le vrai pouvoir derrière l’empire est l’impérium, le droit d’utiliser la force absolue, mais uniquement au-delà des murs de la ville (un empire n’est pas basé sur la mise en scène du pouvoir, mais sur la projection géographique de la force sur laquelle il s’érige). Les Romains distinguent le pouvoir exercé à Rome et la force absolue en dehors de la ville. En principe, donc, l’autonomie et la liberté de l’individu ne dépendent pas de se qualités innées, mais du fait qu’il est transformé en citoyen et donc il devient membre d’une catégorie où la force a des limites. Puisque les lignes de force sont mises en évidence uniquement en dehors de la ville, la citoyenneté est donc sémiotiquement associée aux incarnations du pouvoir qui masquent la force. Rome et l’identité politique qu’elle confère sont des métaphores de l’empire, mais aussi des métonymies des rapports de force rendus invisibles. Séparer la force et ses signifiés (sémiotiquement, de l’Autre et de l’ailleurs) et le pouvoir (le Nous, l’ici) signifie que le citoyensymbole est un médiateur entre la force éloignée et le pouvoir local. Le statut de citoyen est donc une catégorie dynamique capable de symboliser et d’incarner la souveraineté, car il est un espace symbolique où s’entrecroisent plusieurs métaphores, surtout celles qui tournent autour des définitions de la force, du pouvoir institutionnel et de l’autorité morale. Un diplôme attestant la fin du service militaire d’un soldat, et l’attestation de citoyenneté.
Citoyenneté - suite Le citoyen-médiateur crée la base pour un partenariat difficile, où l’État ni élimine ni écrase l’identité individuelle (comme font les systèmes « asiatiques » , selon Karl Wittfogel, voir Oriental Despotism, 1956), car celle-ci est symboliquement la base morale de son pouvoir. Cette vision de l’État comme représentant de la souveraineté du peuple met en place les conditions qui garantissent l’individualité et la démocratie dans le contexte de l’État fort, un équilibre tendu, mais stable qui a structuré le rapport citoyen-État jusqu’à il se fait déplacé par les théories fascistes du 20 e siècle.
Dans la série épique Breaking Bad (2008 – 2013) avec Bryan Cranston, on explore les limites du mal et de l’humain quand le protagoniste Walter White/Heisenberg, un enseignant de chimie dans une école secondaire banale dans une banlieue banale dans une ville banale, apprend qu’il souffre d’un cancer fatal. Comment assurer le bien-être de sa famille après sa mort? Chimiste brillant, il développe une recette pour une forme de méthamphétamine particulièrement puissante et pure. Il devient un grand criminel, qui réussi à éliminer ses rivaux et à se transformer en un des plus grands criminels dans le monde de la drogue illicite. L’enseignant Walter White transformé en Heisenberg
Une chose qu’émerge de cette série est l’image de l’individu comme susceptible à la toxicomanie, à l’avarice, au délires du pouvoir de la vie ou de la mort, et à la séduction du mal en soit. L’être humain, autrement dit, est faible. C’est essentiellement la vision chrétienne du Péché Originel: la perfection humaine est possible uniquement grâce à l’intervention de Dieu (par le Baptême) et est momentanée, car il est inévitable que l’humain cède à ses faiblesses et pèche. Il peut retrouver sa pureté originelle encore grâce à une intervention divine (par la Confession). Cette vision négative de l’humain, cependant, n’est pas universelle ni chrétienne. Elle est politique, car l’individu devient faible et corrompu quand l’image de l’État comme entité parfaite émerge. Voilà comment les Romains ont développé la notion de citoyenneté qui devient le modèle pour la monde contemporain. L’humain imparfait peut se transformer en composant parfait de cet organisme étatique uniquement se ses qualités ‘humaines, sont éliminées ou au moins réduites au minimum. Le citoyen est une parodie unidimensionnelle de l’humain, capable et obligé d’agir dans un seule domaine, l’état.
Voila pourquoi Judith Butler affirme que la biologie est présentée dans le discours idéologique comme un point de référence stable (mais qui est en fait arbitraire), pour que le comportement social et la culture apparaissent « symbolique » et donc éphémère. L’état se présente comme une entité organique, ce qui transforme les personnes en organismes faibles et diaphanes. En fait, l’inverse est vraie: les états détruisent l’intégrité de l’individu pour y substituer la perfection mythifiée et fictive de l’état. Voir Judith Butler, Bodies that Matter: On the discursive limits of "sex" (London: Routledge, 1993). Titus Andronicus de Shakespeare illustre bien ce principe, car sans tête symbolique (l’Empéreur meurt), Rome est plongée dans une orgie de violence, meurtre et viol.
E - Le féminin - (voir le PPT Le Féminin pour une analyse plus approfondie) Ici, j’exprime pourquoi les Romains patriarcaux adoptent une imagerie politique dominée par le féminin. Ce symbolisme est projeté sur la tête, le caput, qui renforce la signification de la hauteur et de la colline. L’unique combinaison qui crée une représentation d’un univers social avec trois composants. Nous avons ici un modèle tsimshian de leur univers social : le mariage matrilatéral avec la cousine croisée (1), la filiation matrilinéaire (2), et la résidence patrilocale (3). Modifier n’importe laquelle de ces trois dimensions crée une représentation dyadique (avec deux composants, pas trois). La patrilinéarité ne peut que créer des modèles dyadiques (Eux et Image de la parente matrilinéaire. Nous). Dans un système matrilinéaire, où l’identité principale des enfants est héritée de la mère, il est possible de créer un modèle de l’univers social qui incorpore trois catégories. Le Nous est lié à deux « Autres » . Par contre, un système de catégorisation sociale patrilinéaire ne peut élaborer qu’un univers social avec deux composants. Bref, l’option patrilinéaire est plus polarisante et moins ouverte en comparaison avec un système matrilinéaire. Un monde militarisé où les personnes sont continuellement en lutte pour des ressources pourrait favoriser une vision patrilinéaire et patriarcale.
Le pouvoir et le genre Le pouvoir individuel est un trait complexe, mais la capacité d’agir de façon efficace dans le social ( « le pouvoir » tout court) dépend en partie de la confiance (ou de la peur) des autres, qui est accordée à une personne selon le nombre et l’importance des signes de la communauté qu’il maîtrise (le capital culturel de Bourdieu). Le pouvoir d’agir est donc lié à la capacité de s’approprier ou d’incarner les signes de la communauté. L’image du corps social est donc importante, car elle est un point de repère qui signale la capacité de l’individu à s’identifier avec la communauté – plus on peut s’identifier avec le corps social (c’est-à-dire, métaphoriser le Soi), plus on semble partager des traits reconnus par tous les membres de la communauté. Malheureusement pour les femmes, la métaphore du corps social, signe de la communauté, est mâle. http: //www. listeningtocities. net/ltcarchive/ltcimages/leviathan. jpg La couverture de Leviathan (1651) de Thomas Hobbes évoque un monstre biblique (du même nom) avec un pouvoir absolu. Cette image est souvent considérée comme synonyme du corps social grâce au sujet de Hobbes (le contrat social et l’État) et par l’illustration : le corps du monstre (ici, pourvu de la couronne de la souveraineté) est composé de centaines d’individus. Le pouvoir du monstre-symbole de la souveraineté de l’État dérive du degré auquel l’individu réussit d’adhérer à la culture de l’État.
La métaphore de l’homme-microcosme date au moins des Romains (diapo. suivante), mais n’a pas disparu avec la chute de l’Empire. Le système d’équivalences symbolique était retenu parce que les chrétiens avaient une idée semblable de la division « haut-/as » , « pur/impur » (paradis-enfer, le corps comme miroir de Dieu / le corps comme siège du charnel et de la saleté morale). Selon Le Goff et Truong (Une histoire du corps au Moyen- ge, 2003, pp. 172 -3), l’ancien système s’organisait autour de la triade têteventre-membres (caput-venter-membra). Le ventre représentait les entrailles, et donc était pour les Romains lieu de la divination (idée héritée des Étrusques), probablement parce que le foie est l’organe dont l’emplacement semble le placer entre la tête (âme, pensée) et les membres (l’agir). Bijoux en forme de cœur, France ou Angleterre, 15 e siècle. https: //www. google. ca/search? q=cult+of+the+heart, +14 th+century&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ve d=0 ah. UKEwj. V 5 u. Oi. PDUAh. XFdz 4 KHRHABrs. Q_AUIBig. B&biw=1 477&bih=670#imgrc=pb. Orr 6 Pus. Nkc. KM: &spf=149 9186286589 Au Moyen ge, cette fonction centrale a été déplacée vers le cœur, menant au culte du Sacré-Cœur de Jésus qui émerge au 13 e siècle (ibid. : 174). La consolidation du pouvoir politique qui devient possible seulement vers la fin du 13 e siècle et qui prend de l’élan au 14 e, renforce la centralité du cœur comme symbole de la « vraie » personne et de la monarchie, qui tient en vie la société entière par son rôle d’intermédiaire entre l’Homme et Dieu.
Secessio plebis R. Barloccini, 1849 Un jour, en 491 av. J. -C. , les plèbes de Rome font la grève (Livy vol. 1, Bk. II, chap. xxxii) et quittent la ville. Ils s’installent au Mons Sacer, où Remus avait fondé « sa » ville. Les patriciens envoient Agrippa Menenius Lanatus, « un homme éloquent, acceptable au peuple, parce qu’il avait été membre de leur corps » . Tite-Live reproduit (invente) son discours (25 av. J. -C. ). http: //www. guernicamag. com/Secession-Plebians-575. JPG “At a time when the members of the human body did not, as at present, all unite in one plan, but each member had its own scheme, and its own language; the other parts were provoked at seeing that the fruits of all their care, of all their toil and service, were applied to the use of the belly; and that the belly meanwhile remained at its ease, and did nothing but enjoy the pleasure provided for it: on this they conspired together, that the hand should not bring food to the mouth, nor the mouth receive it if offered, nor the teeth chew it. While they wished, by these angry measures, to subdue the belly through hunger, the members themselves, and the whole body, were, together with it, reduced to the last stage of decay: from thence it appeared that the office of the belly itself was not confined to a slothful indolence; that it not only received nourishment, but supplied it to the others, conveying to every part of the body, that blood, on which depend our life and vigour, by distributing it equally through the veins, after having brought it to perfection by digestion of the food. Sic senatus et populus quasi unum corpus discordia pereunt concordia valent” (Donc, le Sénat et le peuple, comme un seul corps, avec discorde périssent et avec l’harmonie prévalent). Ceci est une des premières fois que le corps est utilisé comme métaphore de la communauté. C’est-à-dire, la métaphore était si bien établie que Tite-Live l’utilise pour encadrer ce moment dramatique.
http: //www. rome 101. com/Topics/Cancelleria/012_051108_0214 WSa_850 w. jpg Les reliefs de la Cancelleria (appelés ainsi parce qu’ils ont été trouvés en dessous du Palais de la Cancelleria à Rome en 1930) montrent l’intention de l’Empereur Nerva de déclarer la guerre contre la Sarmatie (probablement la République Moldave actuelle), qu’on le sache, ils n’ont jamais été exposés en public, ce qui explique leur condition exceptionnelle. De gauche, en avant-plan : un licteur (policier, symbole de l’autorité gouvernementale) ; Mars (dieu de la guerre) ; Minerve (protectrice de Rome, déesse de la sagesse et un tiers de la triade capitoline avec Jupiter et Junon) ; l’Empereur Nerva (règnat 96 -98) dans une pose impérial ; la déesse Roma (avec un casque militaire, un bouclier avec gorgone, et un sein découvert) ; le Genius Senatus (l’esprit du Sénat) avec un sceptre symbole du pouvoir étatique; le Genius Populus (l’esprit du peuple) ; enfin, des soldats à droite et en arrière-plan. Notez le symbolisme de la corporalité : le Sénat en toge (donc, civilisé), tandis que le peuple a le torse nu (la force corporelle). Quand Roma est représentée avec un sein découvert, elle est dans sa guise de Genius (Esprit), plutôt que déesse. Elle est représentée comme un pont entre le Sénat vêtu et le peuple nu.
Les Vestales étaient des prêtresses de 10 à 40 ans, chastes, et gardiennes de la flamme éternelle de Rome (associée avec la déesse Vesta). Elles avaient tous les droits des hommes : affranchies du contrôle du paterfamilias, elles pouvaient rédiger des documents légaux – les seules à Rome. Elles étaient les gardiennes des testaments et donc de la continuité du patrimoine. Elles étaient également gardiennes du phallus sacré, le fascinus. En fait, leur chasteté n’était pas signe de pureté : renonçant à la maternité, elles transféraient symboliquement leur fertilité à Rome, pouvoir symboliquement rehaussé par le fait que le fascinus (ou fascinum) est toujours représenté avec des ailes. Il se « déplace » du collège des Vestales (en fait, les « ailes » étaient certainement une représentation des testicules) pour « fertiliser » le tout Rome.
La couronne à remparts (couronne murale), timbre du 19 e siècle La Turrita Mater, la mère des remparts. Italia est apparentée à Cybèle, une déesse de la nature qui est aussi la mère des dieux. La couronne à remparts était, pour les Romains, une vraie couronne accordée au premier soldat à pénétrer les murs fortifiés d’une ville ennemie. Elle est également liée à Italia turrita, un symbole d’Italie. Italia est également une référence aux terres des tribus italiques du sud de la péninsule que les Romains ont conquises. C’est donc un signe de faiblesse, de conquête. http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/it/thumb/ 2/26/Italiaturrita_unalira. jpg/180 px-Italiaturrita_unalira. jpg Le blason contemporain de la ville de Rome, avec la couronne à remparts et une croix qui pourrait être une référence à une étoile. http: //www. google. ca/images? q=tbn: i. I 9 VRe D 7 xsz 6_M: : www. comuniweb. it/roma /stemma. Roma. jpg&t=1&h=196&w=150&usg= __nt. UN 6 Zo. K 2 AXJ 5 NDWKwb. IHPHrcz. U= La couronne à rempart sur le blason d’une municipalité.
L’utilisation de la couronne à remparts n’est pas limitée à l’Italie. Blason contemporain de la ville médiévale de Sibiu, Roumanie.
Diverses couronnes. À noter que la majorité a des pointes autour de la base. D’où dérivent ces pointes ? Pourquoi les Romains, peuple patrilinéaire et patriarcal, ontils choisi de représenter leur civilisation en plaçant une couronne sur la tête d’une déesse secondaire (Italia), dont les pouvoirs et qualités étaient peu connus ? Ces deux dimensions sont tellement enracinées dans la conscience populaire qu’elles sont rarement mises en question. http: //www. goboxy. com/wp-content/uploads/2009/03/crowns. png La couronne de Miss World. http: //news. bbc. co. uk/olmedia/545000/images/_548560_crown_150. jpg
La couronne à remparts représente la civilisation, ce qui veut dire, pour les Romains, la vie urbaine. Ce ne sont pas les villes qui doivent être défendues en tant que telles, mais le régime politico-économique qui les soutient. Dans un monde agraire, où la seule source de richesse et de pouvoir était la capacité de produire un surplus agricole, les urbains dans un sens sont comme des parasites qui doivent être nourris en obligeant une classe rurale (des fermiers, des esclaves, des paysans) à produire plus. Par ailleurs, on les oblige aussi à transférer ce surplus à la ville, soit directement (par la force) soit indirectement (en imposant de taxes qui les obligent à participer dans des rapports mercantiles pour accumuler de l’argent). En fait, les Romains le savaient que la civilisation était un régime d’exploitation où la force devait être transformée en un rapport de pouvoir institutionnalisé selon un système de statuts attachés à la « tradition » , à la « patri e» ou à la religion, qui transforme l’exploitation en complicité. Dans un contexte patriarcal, tels rapports sont symbolisés par le féminin « naturellement » faible. La « vertu civique » est un geste actif et donc « masculin » . La vertu, en fait, dérive du mot latin pour homme, vir. http: //d. yimg. com/a/p/sp/getty/f 6/fullj. b 174 f 4559 b 2659698 aa 87420872 911 a/b 1742 f 4559 b 2659698 aa 87420872911 a-getty-124650957. jpg 2 Sebastien Vettel gagnant de la Formule 1 de Monza, 9 -11 -2011. Il reçoit un trophée orné avec la couronne à remparts.
Pourquoi les Romains ont-ils persécuté les chrétiens? Il existe seulement un autre culte que les Romains ont voulu détruire (et ils ont réussi). En 186 av. J. -C. le Sénat bannit le culte de Bacchus (Dionysos pour les Grecs). C’est surprenant, car 15 ans plus tôt il l’avait accueilli en finançant l’arrivée des prêtres du Proche Orient et en transférant la pierre sacrée noire qui était le symbole concret du mouvement. Selon Beard et al. (Religions of Rome, Cambridge University Press, Cambridge, 1998), les Romains étaient horripilés par les prêtres autocastrés et les pratiques sexuelles au cœur des rites, où les femmes participaient avec enthousiasme. La femme romaine n’est pas nécessairement passive. Sexuellement elle est censée incarner la faiblesse symbolique de la civilisation, tandis que l’homme est le « pénétreur » virile, qui doit prendre le rôle actif. Les chrétiens ont interprété les valeurs romaines comme de la pudeur sexuelle, comme signe des « valeurs traditionnelles » qui sont prétendument soulignées dans la légende de Lucrèce et la fondation de la République. La République, selon l’histoire légendaire de Rome, a été fondée en 509 après une révolte populaire contre la tyrannie du dernier Lucius Tarquinius Superbus (Superbus, dans ce contexte, signifie « amour-propre » ). À la tête de l’insurrection, Lucius Junius Brutus se trouvait, donc fondateur de la République et ancêtre de l’assassin de Gaius Julius Caesar, Marcus Junius Brutus. La jeunesse de Bacchus, Adolphe William Bouguereau, 1884.
À droite, le viol de Lucrèce (Tarquin et Lucrèce, Titien, 1488/90, Musée Fielding à Cambridge) par Sextus, fils du roi Lucius Tarquinius. Selon les légendes (notées en Tite-Live, Histoire de Rome… ), cette femme aristocrate a préféré se suicider plutôt que vivre avec la honte : le viol est une offense à l’honneur du paterfamilias du clan de la femme violée. Cela n’a rien à voir avec la sexualité, mais avec sa capacité diminuée d’incarner la pureté du lignage (comme les Vestales incarnent la pureté de la communauté). Sa famille s’est vengée en déclenchant la rébellion contre le dernier roi de Rome. Donc, Rome a été fondée par un acte de fratricide quand Romulus tue Remus, la République naît du suicide et l’empire émerge après un parricide symbolique (César considérait Brutus comme son fils). Trois morts violentes qui ont changé l’histoire, et un parcours ouvert et fermé par un Brutus, un « idiot » (telle est la signification du nom en Latin ; c’est aussi possible que la famille trace ses origines à Bruttium, la Calabre). http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/commons/thumb/7/76/Tizian_094. jpg/457 px-Tizian_094. jpg
Les rites de Bacchus sont donc un affront direct pas autant aux mœurs sexuelles de Rome qu’au concept même de la civilisation féminisée et de la société politique virile. Les chrétiens avec leurs prêtres pudiques (semblables aux autocastrés de Bacchus), leur insistance sur l’égalité des sexes, et leur réserve sexuelle pour les deux sexes, représentaient, comme les adeptes de Bacchus, une vraie menace au concept de la civilisation renforcée par l’intervention « virile » des hommes. Et ceci explique pourquoi les Romains et plus tard les chrétiens avaient une obsession avec la femme vierge et pudique : la pénétration incontrôlée incarne de façon un peu trop dramatique la faiblesse de la civilisation « pénétrable » . La capacité à pénétrer la ville, nous le savons, est symboliquement limitée par l’orientation rigide du plan de la ville et de ses portes sacrées. Jean Léon Gérôme, La dernière prière des martyrs chrétiens (détail), 1883. Situé par Gérôme dans le Circus Maximus, avec un lion prêt à sauter sur les chrétiens (pas montré ici), ce genre de représentation n’était pas véridique. Les Romains ont persécuté les chrétiens seulement de façon sporadique, et ceci, officiellement, seulement pour approximativement dix ans en 300 ans (jusqu’à la légalisation du christianisme en 315 par Constantin). À propos, il n’y a jamais eu de lions au Circus Maximus.
Cybèle, associée avec la couronne à remparts, les montagnes et les lions, qui soulignent sa qualité sauvage et naturelle ; Phrygienne d’origine, la Grande Déesse et la Mère des Dieux Notez les fruits, symboles de l’agriculture ; la nature domptée. Notez les lions. Ici, elle est « romanisée » et plus sauvage, probablement pour porter attention à ses origines anatoliennes, donc « orientales » , comme les Romains qui prétendaient être les descendants de Troie. http: //www. theoi. com/image/S 18. 3 Tykhe. jpg
Personnification de la Gaule Personnification de Dacia Italia Notez que, en contraste à Italia, Gaule et Dacia ne portent pas de couronne parce qu’elles sont des personnifications des pays conquis, et donc sont des projections de la civilisation mère. Elles n’ont pas le droit de porter une couronne à remparts, car elles n’ont pas de pouvoir souverain.
Qui est Roma ? La personnification de la ville n’est pas une déesse importante pour les Romains, qui préfèrent les sept collines comme son identificateur. Elle est un symbole qui dérive de Cybèle, déesse phrygienne de fertilité. Les Romains identifient les Phrygiens avec les Troyens, leurs ancêtres (selon Virgile). Roma incarne l’Empire et non la ville, car elle est « orientale » (comme le sont les Romains, selon leur mythe d’origine). C’est Virgile, le poète de cour du premier empereur Auguste qui couronne Roma comme symbole, peut-être inspiré par son autre titre, la Déesse des Montagnes. Enfin, Roma est insignifiante : plus est-elle symboliquement neutre et faible, plus sa couronne est mise en relief. Roma telle qu’elle a été imaginée dans les années 1930 par les fascistes pour le Palazzo dei Congressi, EUR (Esposizione universale Roma, censée avoir lieu en 1942, mais annulé par la guerre, située dans la partie sud de la ville, aujourd’hui appelé simplement la zone « Ay. Ur » ).
Cybèle (ou Rome) sur un char tiré par des lions, Baldassare Peruzzi, 1513, en Imbert, Rome n’est plus dans Rome (2011). À droite, Rome déchue, Francisco de Holanda, n. d. , en Imbert (2011).
La Statue de Liberté porte une couronne à rempart avec sept points. On a oublié le symbolisme d’origine, où les points sont des remparts, et la couronne symbolise les murs de la ville et donc de la civilisation (et que Rome a sept collines). Les Américains préfèrent penser que les sept points de Miss Liberty représentent les sept continents lieux d’origine des immigrants qui ont peuplé leur pays. Pour les Romains, la déesse Libertas ne portait pas cette couronne, car elle était associée aux esclaves libérés et donc ne représentait pas la civilisation, mais une partie, une classe un peu méprisée. À droite, Libertas sur une monnaie. Elle porte une couronne de laurier, ou parfois un chapeau de feutre, le pileus (un genre de képi) qui proclamait la citoyenneté acquise des esclaves libérés par leurs maîtres. Il n’est pas surprenant, son temple était situé dans l’Aventino, le quartier périphérique et populaire de Rome au sud-ouest. http: //faculty. maxwell. syr. edu/gaddis/hst 210/nov 6/Brutus%20 Libertas%20 Coin. jpg
Les pointes des étoiles militaires sont des couronnes à rempart vues du haut, donc, du ciel, c’est-à-dire la dimension associée avec la justice et avec l’équilibre cosmique, selon les orientations de la géographie mythique indo-européenne. Les remparts verticaux transformant la couronne associée avec la partie haute du corps en métaphore du haut cosmologique, le Ciel. L’étoile symbole de la couronne place l’action de regarder dans le domaine du haut, et donc le Ciel devient le signifié secondaire de l’étoile, avec comme résultat la transformation de la couronne métaphore en métonymie. Bref, l’étoile dans un contexte militarisé n’a rien à voir avec l’astronomie ou avec les traits des astres, mais métonymise la couronne symbole de la civilisation en idée abstraite de la justice. L’ajout de la couche additionnelle de signification rend le sens de ces deux symboles associés plus complexe. C’est en effet une forme de distanciation du lien signifié – signifiant. Plus le sens d’un symbole s’éloigne de son signifié, plus facile de le transformer en représentation abstraite du monde. En fait, toute idéologie comme système abstrait et surtout logique émerge de ce genre de processus de métonymisation. La Statue de Liberté, vue d’en haut. http: //news. nationalgeographic. com/news /2009/06/photogalleries/statue-of-liberty-p ictures/images/primary/090702 -04 -view-fro m-above_big. jpg
http: //www. americal. org/awards/ss. gif Médaille américaine Notez que les étoiles sont utilisées uniquement pour les générales. Les points de la couronne à remparts deviennent, à la Renaissance, les « Étoiles d’Italie » . Comme la couronne, celles-ci sont des métonymies de la survie de la civilisation et donc deviennent des symboles de la puissance militaire. Les étoiles sont réservées pour des officiers de rang supérieur. http: //www. 29 thdivision. com/research/German_Rank. jpg Le poète Ovide, avec la couronne de laurier devenu symbole des arts Germania. La personnification et de l’éducation. de la nation, 19 e siècle. Avec une couronne ajoutée par les Allemands, mais elle semble être une couronne de laurier, normalement associée à la paix plutôt qu’à la guerre. Les militaires victorieux portaient une telle couronne lors de leur procession triomphale à Rome, pour symboliser que, la guerre http: //upload. wikimedia. org/wikipedia terminée, ils rentraient à l’urbs /commons/thumb/0/0 d/Latin_Poet_Ovid. jpg/170 px-Latin_Poet_Ovid. jpg comme hommes de paix. Chapeau de voyage. Inspiration du cappello romano porté par le clergé catholique. http: //www. biblehistory. com/ibh/images/fullsized/travelling_hat. gif
Toutes des représentations de Rome ou d’Italie ne sont pas ornées avec une couronne à remparts. Les papes, surtout ceux de la Renaissance, ont préféré que Rome soit coiffée de la tiare papale, mais cette étrange couronne (inspirée en partie d’une représentation antique de l’univers) incorpore néanmoins une référence à la couronne à remparts. À gauche, la tiare papale. Au centre, celle de Paul VI (montrant clairement la couronne à remparts). À droite, Pompilio Totti, Ritratto de Roma moderna, 1638 (casquée comme Minerve, mais elle tient dans sa main gauche la tiare papale). Voir B Gruet, La rue à Rome, Paris, 2006. Notez la quantité d’armes et le « temple » de Saint-Pierre en arrière-plan.
La couronne de laurier est censée, selon plusieurs, être une adaptation romaine de la légende grecque de Daphné et Apollon (les deux sont ciblés par les flèches de Cupidon. Elle est destinée à rejeter l’amour, mais Apollon ne peut se retenir et elle se transforme en laurier avant d’être violée). Le laurier serait donc signe de pureté, probablement lié au besoin de se purifier après avoir versé du sang en bataille pour conserver intact le caractère sacré de la ville, et selon moi c’est cet aspect que les Romains ont adopté. La couronne adornait la tête d’une personne à qui le triomphe (une procession pour honorer ses victoires militaires) avait été accordé. Je crois que ceci était un aspect de la sacralisation des murs de la ville (le pomérium) : le célébré cédait ses armes et ses soldats au Sénat quand il entrait en ville. Donc, seulement la ville et ses incarnations avaient le droit de porter la couronne à remparts pour représenter le pouvoir souverain du peuple. Le conquérant devient un homme de paix quand il « pénètre » la ville, car la ville = paix et harmonie. http: //www. michaeldeas. com/Mike%20 Deas %20 Website/site_images/columbia_pictures_logo_520. jpg Columbia http: //www. uk. filo. pl/england_britannia. jpg Britannia http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/commons/thumb /6/60/Laurelwreath. DK. JPG/515 px-Laurelwreath. DK. JPG Les lauriers « orientaux » , surtout nonmilitaires, étaient censés purifier le général victorieux pour qu’il puisse pénétrer l’enceinte sacrée de Rome.
À part la couronne de laurier, il y a avait aussi la couronne de feuilles de chêne, la « couronne civique » . Elle était accordée pour le courage militaire individuel, pour avoir sauvé la vie d’un citoyen-soldat sur le champ de bataille. Pline l’Ancien le mentionne dans son Naturalis Historia publié au 1 er siècle. Rome en fait possédait une gamme de couronnes pour honorer ses citoyens. En général, elles assumaient l’une de deux formes, soit la couronne à remparts avec ses pointes verticales, soit la couronne végétale avec ses feuilles pliée vers l’horizontal. Les feuilles de la deuxième ressemblaient aux pointes de la première, et donc il est possible que la couronne civique soit une version de la couronne à remparts, avec les remparts symbolisés par les feuilles « couchées » , c’est-à-dire dans une position horizontale, en contraste avec les remparts verticaux. Ces couronnes étaient composées de feuilles de plantes sauvages, de fleurs, de chêne, de laurier, de myrtille, de grain, ou d’olive, réunissant ainsi les notions du sauvage et du civilisé. Voir Pierre Bastien, Le buste monétaire des empereurs romains, 1992. Standard de la Xve légion, notez la couronne civique. Standards romains, avec couronne civique. Le chêne était sacré à Jupiter, le pater (père) de ius (les lois, la justice), garant de l’État et version romaine de Dyaus (ou Dyeus, Zeus, pour les Grecs), un dieu du ciel d’origine indo-européenne. Les représentations de Jupiter, comme celles de Zeus, incluent des éclairs symbole du pouvoir du ciel, et donc du « haut » et de la souveraineté étatique. On a souvent dit que les chênes étaient symboliquement liés au pouvoir parce qu’ils sont très grands et dominent le paysage. Il est possible que l’association avec le ciel et les éclairs soit due à la présence de la forêt de chêne Silva Ciminia qui séparait Rome d’Étrurie au nord-ouest, bloquant ainsi l’expansion de Rome dans cette direction après la naissance de la République. Le plateau où se situe la forêt est dominé par la terre rouge pleine d’oxyde de fer, dont les propriétés ferromagnétiques attirent le foudre. http: //www. bible-history. com /sketches/ancient/roman-standards. jpg http: //www. vroma. org/images/ mcmanus_images/standardrelief 2. jpg L’arbre et ses feuilles sont donc devenus sacrés parce que l’arbre semblait attirer les éclairs de Jupiter plus de n'importe quelle autre espèce, et ceci dans un contexte où les buts impérialistes de Rome étaient irréalisables parce que la forêt dense ne permettait pas aux Romains d’utiliser leur armée de façon conventionnelle.
La Triple entente de la 1 re Guerre mondiale, représentée par Marianne, Mère Russie et Britannia. Chacune porte un symbole stéréotype de la patrie qu’elle est censée représenter : Marianne porte un cœur (les Français au centre de la civilisation) ; Rossiya Mat, une croix orthodoxe (et, elle est sérieusement déhanchée) ; Mère Canada Britannia, une ancre pour symboliser ses forces (début 20 e siècle, monument dans un navales puissantes. cimetière de guerre) http: //upload. wikimedia. org/wikipedia /commons/0/0 c/Triple_Entente. jpg Tyche symbole d’Antioche 4 e siècle a. J. C. http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/commons/thumb/a/aa/Canadian_ National_Vimy_Memorial_-_. Mother_Canada. JPG/450 px-Canadian _National_Vimy_Memorial_-_. Mother_Canada. JPG Autres : Athena (sans couronne), Bavaria, Berolina (Berlin), Borussia (Prussie), Europa (sans couronne, 20 e siècle), Franconia, Hammonia (Hambourg), Helvetia (Suisse, couronne de laurier, 17 e siècle), Hibernia (Irelande), Mère Arménie, Polonia (sans couronne, 19 e siècle), Rossiya-Matushka (Mère Russie), Saxonia (Saxonie), Suomi-neito (Finlande), Zealandia (fille de Britannia, Nouvelle-Zélande). http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/comm ons/thumb/b/bd/Eutychides. Antio cha. jpg/200 px-Eutychides. Antiocha. jpg
Marianne guide le peuple (détail, Eugène Delacroix, 1830) Marianne porte un bonnet phrygien. La Phrygie, Anatolie centrale, est le lieu d’origine de Cybèle (Rhéa), la Mère des Dieux ou la grande Déesse), l’inspiration pour la Turrita Mater. Ce bonnet est parfois confondu avec celui porté par les esclaves affranchis (le pileus, les deux se ressemblent), et donc, l’association avec l’idée de la liberté probablement vient de cette erreur. La Phrygie était aussi une zone assez riche, car c’est le lieu d’origine du Roi Midas de légende. À droite, le pileus d’un esclave affranchi http: //upload. wikimedia. org/wikipedia/ commons/thumb/d/d 5/Odysseus_bjuder_ cyklopen_vin%2 C_Nordisk_familjebok. png/180 px. Odysseus_bjuder_cyklopen_vin%2 C_Nordisk_familjebok. png
À gauche, le sceau officiel de l’État de Virginie, É-U. avant que les dirigeants républicains adoptent une version plus pudique en 2011. Il présente Virtus qui écrase la tyrannie (avec les mots célèbres, déclamés par l’assassin du Président Lincoln, John Wilkes Booth). À droite, le même sceau émit en 2011 par le Ministre de la justice (Attorney General) inspiré du mouvement religieux fondamentaliste. L’état de Virginie est censé être nommé en l’honneur de la Reine Elizabeth I, vierge jusqu’à la fin de sa longue vie. Notez que la vertu (virtus, de vir, homme) qui était un trait purement masculin pour les Romains est représentée par une guerrière : la civilisation et l’État se fusionnent. Notez : vierge = virgo = une fille qui est symboliquement un homme.
Synthèse du symbolique de l’idéologie : Nous avons une chaîne de métonymies avec deux volets : 1. Guerre : civilisation/féminin/faible => vertu masculine => protection/murs/remparts => couronne à remparts/pointes => pointes/étoiles => commandant militaire/hiérarchie ; 2. Paix : Jupiter => dieu céleste (haut) garant de l’ordre terrestre (bas) grâce à sa vision « presbyte » (proche/loin) => ordre social/éclair ( « l’arme » de Jupiter) => éclaire/chêne => feuilles (haut) => couronne/tête(caput)/capitale. Donc, la première chaîne « féminine/masculine » constitue un ensemble, thèse (guerre/remparts) et antithèse (paix/laurier). Cette dernière est mieux incarnée par les poètes maîtres des mots (tête[haut]), en contraste des soldats et leur métier (bras/jambes[bas]). Bref, deux faces de la même monnaie. Le chapeau « papal » représente la personne qui se protège du soleil. Donc, symbole de la personne qui n’est pas « protégée » par d’autres moyens (la ville, la force, la civilisation, etc. ). Autrement dit, c’est le symbole de la protection adoptée en dehors de la ville, donc du voyageur, de l’errant. Le pape est chef de l’Église qui prétend être « universelle » , donc qui unie le proche et le loin, le Soleil (haut) et la Terre (bas). Le pape et son chapeau « drôle » incarnent la fusion de tous ces symboles antérieurs et « païens » . Il est aussi possible que ce chapeau « cache » le pape du regard « païen » de Jupiter.
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